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vendredi 29 mai 2026

IVe


 

Tous les jours, Lucie s'asseyait sur son banc de la place de Vosges. Un banc qui n'avait rien de particulier, même pour elle. C'était simplement son banc. Elle ne savait pas sur quel jour le monde était réglé, cela faisait des années qu'elle avait oublié le temps.

Toute la journée, elle observait sans émotion apparente les passants du square. Quand le temps ou l'horaire vidait le square, son regard se posait sur les feuilles mues par le vent ou bien sur les pigeons. C'était sa réalité : passer quotidiennement des heures sur ce banc et voir des vies défiler. Toujours sans un mot. Personne ne semblait la remarquer. Souvent les enfants passaient un regard sur elle sans s'attarder. Lucie savait que les enfants ne cessent de regarder autour d'eux afin de découvrir le monde extérieur. Même si elle les enviait comme tout adulte rêveur, elle s'identifiait à eux. Si elle devait se représenter en tant que personne, chose qui ne pouvait lui venir à l'esprit, elle se serait donnée l'image d'un enfant curieux et rieur.

Lucie ne pouvait penser à elle-même. Le temps passait sur elle sans émoi. Si tout pour elle n'était qu'une marche vers un horizon infini, elle aimait à sa manière voir toutes ces vies surgir et disparaitre. Elle les identifiait à l'eau de la fontaine : un mouvement continu et limpide mais insaisissable. Quand elle reconnaissait un passant, elle observait ses vêtements, sa démarche et essayait de savoir ce qui avait changé depuis la dernière fois. Les saisons qui passent, les enfants qui grandissent, les couples qui se séparent. Elle était la vigie d'un monde duquel elle n'appartenait plus.

Elle a tant pleuré, pourtant elle n'en avait aucun souvenir. Elle pouvait sentir, certains matins, ce courant de lassitude qui avait fait son nid le long de ses jours. Tout était automatique dans sa vie, elle vivait sans désir, seules ses journées sur son banc animaient quelque chose.

Personne n'aurait pu dire combien de temps elle vint sur ce banc. Certains auront remarqué cette petite dame sur son banc, immuable qu'il pleuve ou qu'il vente, comme un élément singulier de ce petit parc calme et bourgeois. Personne ne remarqua qu'un jour elle cessa de regarder le monde depuis son banc. d'autres s'assirent à sa place : des touristes, des enfants, des étudiants mais plus aucune personne ne resta là, pendant des heures à simplement laisser son regard sur la vie.


jeudi 28 mai 2026

Barnaby et le Cubi (chapitre 1)



Au programme ce soir : un film avec Michael Caine, des chips et de la  Budweiser Light pour Barnaby -personne ne se souvient de son prénom. Les pieds sur la table, il avait décidé de se reposer après une grosse journée. L'inspecteur de Midsommer a dû résoudre une série de meurtres, comme souvent. 
Il avait beau être inspecteur chef depuis trente ans, il ne voyait toujours pas que quarante séries de meurtres sordides chaque année dans ce petit coin d'Angleterre constituaient une anomalie certaine. Barnaby était un bon fonctionnaire un peu bourrin. De plus, les formules variaient assez peu : toujours un mélange de coucheries, de jalousies et de gros bordel familial. Barnaby n'était ni philosophe, ni psychologue; il faisait plutôt dans les potins du pub.

Bref, aujourd'hui, Barnaby avait découvert le tueur au paillasson qui sévissait depuis six jours. Une obscure affaire dans laquelle le tueur s'est révélé être le fils caché du duc, conçu avec la postière qui maintenant était caissière dans un Castorama au rayon lasure et moquette. Tout le village était suspect. Tout le monde avait ses entrées au club à partouze de Midsommer Saint Denis où eut lieu le premier meurtre et tout le village avait acheté beaucoup de moquette (un peu moins de lasure). Heureusement, Barnaby put mettre fin à cette folie meurtrière lors de la fête annuelle du paillasson alors que le meurtrier - Jean-Marc Robinot- s'apprêtait à tuer son demi-frère jumeau déguisé en paillasson fibres de coco.
Un cas des plus passionnants qui pourrait remplir une bonne heure et demi de téléfilm.

Re-bref, Barnaby est rentré ensuite chez lui tout seul. Personne ne l'attendait. Sa femme était toujours à droite à gauche pour tout un panel d'activité extravagantes et sa fille courait le cachet à Londres. Il s'endormit sur le canapé avant de repartir quelques heures plus tard pour le commissariat de Causton. 

A peine arrivé au commissariat, qui suintait le manque d'argent, un figurant vint lui dire que le grand chef l'attendait dans son bureau. Le caractère confidentiel de la conversation ne sera pas divulgué ici-bas par nos soins, mais cette entrevue ce termina par "Votre femme et votre fille sont au commissariat de Badger Badge Badging. Elles ont découvert trois cadavres dans le jardinet du prieuré de Midsommer Biatch après leur répétition de chorale". 

Il était 10h00 du matin et Barnaby n'en pouvait déjà plus. Sa femme un peu bécasse et sa fille actrice au talent vaporeux avaient le chic pour se retrouver dans ses enquêtes. C'était comme s'il y avait toujours du boulot à la maison. D'ailleurs, en conséquence, il ne buvait qu'en service.

Il aurait voulu aller directement au commissariat retrouver les deux femmes de sa vie mais il savait qu'elles allaient s'épancher en affection devant ses collègues. Barnaby n'aime pas les bisous. Il n'est pas un homme à bisous. No more Mr Barnabisous. 

Quelle épreuve pour un homme si fier et professionnel - il avait quand même viré cinq camps de gitans en dix ans! Au moins, elles allaient être chouchoutées et Barnaby allait s'épargner une gêne en face d'un commissariat extérieur.



Arrivé sur place, seule la police occupait le terrain semi boisé du jardinet. Plusieurs personnes s'étaient rassemblées devant les murs de l'ancien couvent, espérant apercevoir un détail juteux. Barnaby leur jeta un coup d'oeil avant de passer sous la rubalise. Il n'y avait jamais beaucoup de figurants dans ce comté. Il n'y avait que des suspects et des histoires louches. Barnaby étant le chien truffier du malhonnête, il observait tout et tout le monde.

Le corps d'une femme gisait, en contrebas, dans le ruisseau qui traversait Midsommer Woods One et Midsommer Woods Two. Un peu plus loin, un homme mûr était froidement étalé dans un buisson à côté d'une femme en tenue sportive tenant un verre à le main. L'inspecteur remarqua tout de suite qu'il manquait la bouteille et surement le verre du macchabée.
Fidèle à lui-même Barnaby demanda au sergent Troy, s'il y avait un camp de manouches dans le coin.

- Je ne sais pas... Je ne crois pas, chef, répondit le jeune inspecteur adjoint en bredouillant.

Du grand Troy : le mec n'était jamais au courant de rien. Quand il disait Bonjour, c'est à peine s'il s'excusait de vivre. Il n'était bon qu'a faire le chauffeur et regarder l'épisode passer avec son air de gentil ahuri. Barnaby, au fond, l'aimait bien; comme on a de la sympathie pour un animal abandonné sur une aire d'autoroute de passage. Mais sa patience avait des limites car son aide était assez discrète, sauf quand il s'agit de squatter à la casa Barnaby et draguer sa fille entre la cuisine et le salon.

Si l'on acceptait que les corps formaient un triangle isocèle - ce que fit Barnaby -, un cubi de vin rouge et une édition poche de Tess d'Ubervilles gisaient en son centre.
Personne sur place ne connaissait ni Tess d'Ubervilles, ni Thomas Hardy. Ainsi, toute l'enquête se concentra sur le cubi.
Mais  pourquoi un cubi de vin? Quelle était la signification du dessin en forme de tonneau ? Et pourquoi Troy fixait le cadavre en tenue sportive avec tout l'intérêt d'un jeune ado devant la section adulte du Relay ?

Tant de questions encore sans réponse. Barnaby avait vraiment envie d'une pinte bien fraîche.

(A suivre)


vendredi 16 septembre 2022

Incipit



(Premières lignes d'un projet de roman aujourd'hui arrêté.  D'ailleurs, ces lignes n'avaient pas été retenues sur la version la plus avancée de 67 pages) 

Le temps était clair, les jupes courtes et le café chaud. Come tous les jours de printemps, j'allais siroter des verres en terrasse après des heures de sommeil sur les strapontins en chêne armé de l'amphi.
D'interminables heures de droit fiscal, droit des sociétés, droit du commerce etc. Des milliers de chiffres t d'alinéas exposés au milieu de petits bourgeois aux culs et aux lèvres bien serrés.  J'avais beau m'habiller comme cette masse lointaine et impénétrable, mes vrais plaisirs restaient les bande-dessinées et les jeux vidéos de mon enfance.

Ce jour-là, je lisais Jean-Jacques Rousseau. Non pas pour la culture ou le style mais parce que j'avais appris que Noëline - ma voisine de cours de droit constit' - adorait les week-end à la campagne. Entre deux descriptions de fougères, j'appréciais mon café tout en jetant un coups d'oeil aux jeunes filles en fleurs.

Ce fut au milieu du Contrat social et de touristes américains qu'elle m'apparut.
Dans mon souvenir, c'était un vrai film pour adultes avertis : ses cheveux bruns et ondulés flottaient dans les volutes des pots d'échappements. Sa fine robe d'été suivaient le mouvement ondulant qui  partait de ses hanches et se terminait le long des se jambes graciles. Son sourire et son regard se tourna vers moi. Mais ils glissèrent sur mon espoir tel le postier qui laisse un avis de passage sans avoir sonné et elle traversa le boulevard avant de rentrer dans la fac. 

mardi 13 septembre 2022

Luit comme un ostensoir


 

Il y avait du monde ce soir là. L'invitation ne disait pas combien de personnes seraient là. Sur la carte, il y avait sobrement : "Vous êtes tous invités samedi xx à xxH00 à la salle xx. Cela fait longtemps que l'on ne s'est pas vus mais j'espère vous y retrouver. J'ai hâte de vous voir. Très affectueusement. Votre Marthe."

Dans la salle de réception privatisée, une petite musique se glissait entre tous les invités. Les fontaines à vin trônaient en podium sur le buffet du salon. Comme disait Marthe, c'était la sainte trinité ; blanc, rouge, rosé. Les différents buffets n'étaient pas en reste. Seule Marthe n'était pas encore là.

Marthe était la bonne âme de mon enfance. Comme avec tant d'autres enfants du quartier, elle m'avait appris la musique sur son piano, elle m'avait écouté, elle m'avait hébergé et nourri quand il l'a fallu. Elle fut cette présence bienveillante qui réchauffait le coeur et montrait comment lever les yeux vers l'avenir.

Il n'y avait pas d'adulte dans la salle. Nous avions tous entre trente et quarante ans. Je reconnus plusieurs camarades de l'école ou du quartier. Nous avions tous reçu le même carton d'invitation. Nous eûmes le temps de ressasser les souvenirs et, pour certains, de nous retrouver.

Alors qu'il n'y eut plus  de nouvel invité, un homme vînt vers nous depuis l'arrière salle, micro à la main. Il ne se présenta pas mais nous invita à nous regrouper vers lui alors qu'il découvrait un grand écran mobile. Silencieusement, il s'effaça alors que les lumières se turent et que l'écran s'illumina. Une vidéo se lança et Marthe apparût souriante alitée dans une chambre d'hôpital. Son sourire était toujours le même. Il me fit presque oublier le choc que me procura la vision de ce décor.

-Bonjour à tous. J'espère que vous profitez bien de la soirée. Je sais que vous m'attendez tous mais aujourd'hui cela ne sera pas possible pour moi d'être avec vous. Je ne sais quel jour ça sera exactement mais voilà, j'arrive au bout du chemin. C'est de la faute à personne, c'est comme ça. Il faut bien que tout s'arrête un jour. Si vous me voyiez, c'est que je suis déjà partie pour une autre lointaine aventure.

Le silence s'abattit comme le couteau sur l'agneau innocent.
Les coeurs se gonflèrent au plomb tandis que les larmes naissantes entraînaient les visages vers la terre le long de leurs courses. Aussi lourdes que leur chute fut, la vidéo reprit et le sourire de Marthe leva le front de tous.



- Ne vous en faîtes pas pour moi. Tout va bien et surtout tout ira bien. Il ne pourra pas en être autrement. Quoi qu'il advienne, tout se passera toujours bien, c'est ainsi que marche le monde et la vie. On avance toujours et encore. Mes enfants, j'ai toujours mis un pied devant l'autre et surtout, comme vous le savez, lorsque mon pas pouvait en aider d'autres. Aujourd'hui, je suis arrivée au bout de mon chemin. Il le faut bien.
Ne soyez pas triste pour moi, et soyez le encore moins pour vous. J'ai tout vécu et j'ai tout aimé. Je sais bien que ça ne sera pas facile au début mais vous vous élèverez tout de même au-dessus de ce petit nuage gris. Dans les autres moments qui viendront obscurcirent votre sentier, j'espère que vous penserez à moi pour vous apporter cette petite chaleur qui vous manquera. Je ne sais pas s'il existe un au-delà ou un je ne sais quoi, mais sachez que quoi qu'il arrive, je serais près de vous et veillerai sur vous comme je l'ai toujours fait. 
Je vous embrasse très fort. Je vous remercie pour toute la joie que vous m'avez apportée et n'oubliez pas que mon amour vous étreindra tout au long de votre marche. Je vous aime.

On répandit ses cendres dans la soirée avec sa musique préférée, sans pleur ni gémissement. La fine poussière s'éleva vers le ciel étoilé. Nous ressentions sa chaleur nous épauler en une dernière étreinte. Son sourire se fondit dans les astres paisiblement, nous laissant retrouver le son des grillons environnant.
Le ciel était clair et l'éther lumineux. S'ils n'étaient heureux, les coeurs étaient allégés.
Chaque année à cette même date, nous nous retrouverons.

(Image par Tim Sale (One and only!) - DC Comics)

dimanche 11 septembre 2022

Interlude



A l'ombre des salles de classes en fleurs. 

Mignonne, allons voir si la porte de sortie,
Pendant le bac ne sait pas endormie.
Dans la salle, toutes ces cartes bariolées
Illuminant tes yeux comme mille souvenirs d'été.
Tu ne peux entendre la mélodie qui berce mes oreilles
Mais tu as en récompense les sourires des autres élèves.

En te voyant travailler dans ce chatoyant palais
Mon transport s'enflamme et je me mets à rêver.
Mais arrêtons de songer, mignonne;
Soyons fous et unissons-nous !

Tous deux avec nos sacs de cours comme atours
Et ouvrons grand les portes de youporn et de l'amour!
Ensemble, faisons vibrer ces murs gris
Au rythme des intercours et des fortes sonneries.
Elevons-nous au-dessus de cette horrible prison.
Et voguons vers de nouveaux horizons, mon petit patapon ! 

jeudi 4 août 2022

Au loin

 



Chaque matin, lorsque Charles se réveillait, un monde nouveau s'ouvrait à lui. Sa chambre était lumineuse et calme, été comme hiver. De son lit, il pouvait voir le jardin en contrebas s'étendre à travers les feuillages.

A côté de lui, posé sur la table de nuit, un livre de facture ancienne. Il n'avait plus sa couverture souple ornée de couleurs délavées. Charles pouvait voir à sa reliure que le livre avait quelques décennies avec son ton bleu pastel, imitation tissage. L'auteur ne lui disait rien, le titre non plus d'ailleurs : La crique aux tortues par W. H. Parker.

Il s'imaginait déjà sur une île tropicale au bout du monde et des océans. Le jardin au-delà des vitres était fait d'herbes tondues, de buis et de frênes, Charles le savait : cette crique ne pouvait qu'être loin d'ici. Il pouvait sentir le soleil irradiant réchauffer sa peau légèrement plissée et rugueuse sans même fermer ses paupières. Abrité à l'orée de la mangrove, le son des vagues se répandant sur le rivage apaisait l'insidieuse moiteur à laquelle il n'était pas habitué. Il savait que par delà quelques pages et la crête au loin, il allait sentir le rhum et sa sucrosité ensoleillée au détour d'une taverne à la façade rongée par les embruns. Il voyait déjà le port fait de planches blanchies par le soleil, de baraques branlantes et sombre le long desquelles déambulaient des matelots aux allures équivoques.

Dès les premières pages, Charles se voyait en Thomas Bucket, le jeune mousse qui s'était vu offrir une place sur le Princess Virginia un soir d'automne.

Chaque jour, Charles retrouvait un monde d'aventures entre les pages légèrement jaunies par le temps. Il y avait des langues étranges, des animaux exotiques et des milliers de trésors enfouis plus ou moins maudits.

Plongé dans sa lecture, Charles ne le voyait pas mais Eve pleurait presque chaque jour à ses côtés.

Comme une routine, elle venait s'asseoir à côté du lit de quatorze heures à seize heures. Sans un mot, elle regardait Charles et pleurait. Malgré les mois et les saisons, ses larmes ne s'appauvrissaient pas. Elles tombaient comme les feuilles d'octobre.

Silencieusement, elle pleurait devant son père absorbé par sa lecture. L'homme qu'elle avait toujours admiré n'était plus que l'ombre de lui-même.

Les journées se répétaient à chaque réveil et il restait ainsi prisonnier de son monde. Depuis longtemps, la réalité n'était plus qu'un vague point lointain dans son regard. Elle était comme son marque page qu'il n'utilisait plus.

Chaque soir, quand Eve quittait l'hôpital pour rejoindre ses enfants qu'il n'avait jamais vu, Charles refermait, à quelques lignes près, son livre sur la description du phare de son île.

Chaque soir, il s'endormait en rêvant à cette lumière éclairant le néant depuis son petit bout de terre rocailleux. Bercé par les soupirs des vagues, son esprit fatigué s'affaissait peu à peu face au sommeil naissant sous l'hypnotisant flambeau qui chaque soir luisait pour lui.

mercredi 15 juin 2022

XIXe

 



Aujourd'hui, c'est la fête de la musique. Ce jour d'été où le démon musical en chacun peut s'exprimer. Il était 15h, les scènes se montaient, les voisins déjà fatigués partaient à la campagne et les courses des apéro-picnic s'accumulaient aux caisses des Franprix. 

Anant était chaud comme la place de fêtes, d'ailleurs il y était. Il avait son groupe de rock - les Electro-Cutes - mais aujourd'hui, la folie de la scène était pour accompagner le groupe de musique traditionnelle de son père. Avec la période des examens et des apéros, ils n'avaient pas pu effectuer les démarches nécessaires avec ses potes. En même temps, quand on joue du rock, du vrai, ce n'est pas pour se soucier de la paperasse de fonctionnaires.

Il aurait voulu que Loretta soit là. Qu'elle puisse voir l'énergie qu'il pouvait dégager sur scène alors qu'au lycée il la gardait  au fond de lui comme on garde un trésor. Après avoir posé l'ensemble des micro, il regarda la place vide. Bientôt, un public se tiendra devant l'obélisque chelou. Il avait toujours pensé que ce grand cousin moderne et persistant du sapin de Noël était un jour tombé là par hasard à la manière des oeuvres qui jalonnent solitairement les autoroutes. 

Mais cette foule n'était qu'une masse mouvante dans sa vision. Il savait qu'au centre il y aurait Loretta. Toute la bande des terminales L du bahut sera là. Cette pensée l'emplissait de joie mais, sous cette pellicule de bonheur qui l'enveloppait, il pouvait sentir ce petit pincement qu'il ne savait réprimer. Tout le monde aller passer un bon moment, il allait bien jouer. En soi, ce concert ne lui posait pas de problème. Mais il aurait voulu qu'elle le voit à la guitare avec ses potes des Cutes à jouer la musique qui le faisait vibrer. Il aurait été les trois guitares de Lynyrd sur Free Bird à lui tout seul, il aurait eu ce ce côté électrique et sensuel de Jimi Hendrix, il aurait même pu avoir cette sensualité estivale poisseuse du meilleur des Stones.
Cela aurait été grandiose, le meilleur concert de sa vie. Malheureusement, ce soir, il allait jouer avec le groupe de son père.

L'ensemble de son père faisait dans le dhrupad. La mairie avait voulu changer un peu des lycéens basse grasse, guitare mal accordée et batterie de bourrin. Cela allait créer une certaine ambiance sur cette place où il y avait déjà deux, trois punk à chien assis avec des caissons de bière.
Il aimait cette musique traditionnelle. Il la comprenait en son être et il a été élevé avec mais pour emballer ce n'est peut être pas le top; bien que toutes les musiques sont possibles pour cela, cela dépend des personnes. Son père tenait à faire partager ce style musical avec des sonorités que le public pouvait connaître (ce qui revenait pour beaucoup aux Beatles ou Georges Harrison).

Il s'était même rêvé lui faire un concert à la Bollywood, cela lui aurait surement plu. Un bollywood moderne comme cette scène que sa soeur adore, et qu'il aime aussi contrairement à sa volonté de ne pas aimer les goûts de sa soeur.

Tout était quasiment installé. Il allait avoir le temps de se reposer un peu. Le soleil commençait à descendre sans perdre de sa force. Alors qu'il regardait une dernière fois la place vide, il vit une silhouette s'approcher de la scène. L'ayant reconnu, il descendit la retrouver.

- Loretta, qu'est-ce que tu fais là ?
- Excuse-moi Anant, je ne voulais pas te déranger.
- T'inquiète, tu ne me déranges pas, en plus j'ai finis de tout installer.
- Euh, en fait, je suis venue pour te dire que je ne pourrai pas être là ce soir

Le petit pincement au coeur était désormais un maelstrom de désillusion., mais il se contenait et elle ne lui laissa pas le temps de répondre.

- Je dois rester surveiller ma soeur. C'est tombé à la dernière minute.
- Non, je comprends, ne t'en fais pas.
- J'ai préféré venir te le dire pour que tu ne penses pas que je t'ai lâché. Et... pour te dire que j'aurai aimé être là. Je sais que ça ne sera pas pareil mais mardi soir, ça te dit de venir voir un film, pour m'excuser ?
- Euh, oui, bien sûr... avec plaisir.

Loretta sourit avec un petit bond d'excitation. Elle l'embrassa du bout des lèvres en un éclair, l'espace d'une seconde, puis elle repartit en dansotant.
Anant garda en lui ce sourire qui suivit son baiser jusqu'au mardi. Le concert ne fut qu'une rêverie. Au-delà de la chaleur qu'il ressentit sur ses lèvres et l'adrénaline qui explosa dans ses veines, il ne retint que son visage illuminé par cette joie primordiale qui a effacé en un geste la forteresse de la timidité et le soleil d'été. 

lundi 9 février 2015

Chapitre XXIX




Le bibliothécaire avait doucement refermé la porte alors que l'alarme continuait de rugir pour quelque minutes.

- Tu peux sortir de là, dit laconiquement Till.

Avant que Nicolas ait pu ébaucher l'idée d'un mouvement, la table s'envola à l'autre bout de la pièce puis revint se poser à côté de lui.
Till s'assit et joignit ses mains sur la table :

- Je pense que nous devrions avoir une discussion.

Une demie-heure plus tard, tout -enfin presque tout - était devenu clair. Enfin clair n'est pas le mot qui convient le mieux, il serait plus juste de dire que désormais Nicolas Brandebris apercevait un semblant de logique.
De moins en moins de personnes croient en la magie. Comme cette dernière se nourrit beaucoup de la croyance, elle commence a décliner.
Jusqu'ici tout va bien; mais Till alla plus loin : Les zébus constituent un peuple qui ont toujours vécu à côté des hommes. Ces derniers les nomment depuis toujours magiciens, sorciers ou bien anges. Ces être naissent et se nourrissent de la magie, ainsi ils leurs pouvoirs les abandonnent peu à peu et surtout ils commencent à disparaître. Donc, ils quittent la Terre pour une nouvelle planète.

- Mais vous ne m'aviez pas dit que vous étiez immortels ? demanda Nicolas.

- Oui mais c'est un peu plus compliqué que cela... répondit Till avec une tête qui montrait bien que cette histoire n'était pas aussi simple qu'une recette de quatre-quarts.
Plus il a de magie, plus nous le sommes. Si la croyance en la magie venait à disparaître, il est certain que nous perdrons nos pouvoirs mais personne ne sait si cela fera de nous des mortels.

Nicolas commençait à saisir tout ce que ces révélations impliquaient, du début de l'humanité à son aventure. Mais quelque chose n'allait pas; quelque chose était inexplicable et surtout les explications du bibliothécaire lui paraissaient totalement inutiles et incomplètes.
Nicolas crispa ses mains, releva les yeux et dit d'un air assuré :


- Tout ça, c'est bien beau mais pourquoi vous n'hésitez pas à massacrer ? Qu'est-ce qu'avait ma femme à voir avec tout ça? Qu'allez-vous me sortir, qu'éventrer les gens créer un peu de magie dans l'air ?

Till n'avait pas quitté son air grave. Devant l'agacement de Nicolas, il eut pour seul geste de porter la main à ses lèvres puis d'un mouvement de main fermer portes et volets.

- Vous avez raison, ce que je viens de vous dire n'excuse en rien ces agissements. Cela n'a rien à voir avec la magie... Till fit une pause qui parut durer des minutes.
Voyez-vous, déclinante ou pas, la magie ne peut pas tout faire non plus; et il existe plusieurs types de magies. Afin de voyager dans l'espace, il nous faut une énergie magique très puissante et... Et nous utilisons pour cela les âmes...

Till, à ces mots, laissa son regard appuyé sur Nicolas qui resta stupéfait, le souffle coupé.

- Les âmes gardent les souvenirs et les émotions de leurs hôtes avant de se fondre dans l'univers, reprit le bibliothécaire. Outre leur nature vitale, ce sont ces éléments qui en font de puissantes sources magiques.
Mais voyez-vous, nous ne sommes pas tous d'accord sur le moyen d'acquérir ces sources. La femme que vous poursuivez fait partie d'une frange extrême...

Une sonnerie retentit dans la pièce et alors que Nicolas se tourna pour voir d'où venait le son, Till se leva et alla vers un coin de la pièce :

- Je vais devoir vous abandonner mais nous nous reverrons. En tous cas, je vous confie à des personnes qui pourront vous aider mieux que moi dans votre quête.

Un cliquetis se fit entendre et une porte dérobée s'ouvrit dans la partie basse du mur devant lequel se tenait le bibliothécaire.

- Suivez ce chemin Monsieur Brandebris, au bout vous rencontrerez des amis. Bienvenue dans la résistance, Monsieur Brandebris.

(A suivre)

mercredi 5 novembre 2014

XVIe arrondissement


La journée avait été longue pour Mélissa. Ses jambes lourdes pénétraient le sol de la rame au rythme du rail.
Le train s'élève au dessus de la monotonie sombre et crasseuse du cœur de la ville. En contrebas une station reste collée au souterrain. Mélissa espérait déboucher sur l'air libre, en une soudaine explosion de lumière. Un rollercoaster du pauvre et du quotidien mais le rêve était à l'image du parc d'attraction : l'engin ne débarqua que sur un quai aux lumières jaunâtres et à l'horizon bas et aussi gris que les costumes des cols blancs s'amassant devant les portes griffées.
C'est à la station suivante que la jeune fille de vingt-six ans se faufila vers la sortie. Il lui fallu parcourir des mètres de catacombes modernes avant de n'avoir que le ciel hivernal au-dessus de la tête. Une pluie fine se déposait sur ses cheveux et ce n'est qu'à la lumière des lampadaires qu'elle découvrit ce nouveau monde.
Des rues sans réels magasins, des rues où de hauts immeubles fiers et glacés aspirent la moelle de la cité. Des ombres courbées se faufilaient devant ses yeux.
Des vieux; une armée de vieux. Les forces spéciales des déambulateurs, les gradès de la rombière emperlousée, la légion du Chihuahua à demi-crevé.
D'après le plan affiché dans les couloirs du métro, elle devait se rendre de l'autre côté du carrefour vers de hauts murs d'où seuls quelques branchages dépassaient. Le carrefour était aussi grand et moche que tous les autres mais malgré les feux de réglementation il semblait représenter une zone de non-droit.
Mélissa avait vaincu le far-west et ses hordes barbares, maintenant sa destination était à portée de vue.
La lourde porte surveillée par deux cariatides s'ouvrit péniblement. Une dame qui la croisa dans le couloir la salua poliment avant de disparaître. Les pas de la jeune fille résonnaient contre les murs marbrés alors que sa propre silhouette l'accompagnait le long du mur couvert de miroirs.
La cage qui portait le nom d'ascenseur était en panne. Déjà d'humeur morose, Mélissa sentait sombrer son esprit pendant que ses chaussures s'enfonçaient inexorablement dans l'épaisse moquette rouge.
Six étages et autant de demi-paliers plus tard, elle se tenait enfin devant la grande porte olivâtre.
Elle sonna et attendit. Elle pouvait entendre le chat courir dans l'appartement pendant qu'elle réajustait sa coiffure et son chemisier.
La porte s'ouvrit doucement et la vieille dame lui sourit comme à son habitude.

lundi 13 octobre 2014

A la bougie.



Au balcon.


Aujourd'hui, une hirondelle
Sur ma fenêtre et mes soucis
S'est posée.
Elle n'eut fait que de me guigner;
Je n'eus le temps de lui demander.
A tire-d'aile, elle s'était envolée.


Devanture.

L'autre nuit, je t'ai vue devant le Franprix,
Tu étais belle et radieuse, j'étais saoul et en chaleur;
J'avais toute la nuit, heureusement tu n'es pas chère de l'heure.
Ma bonne Monique, tu es la seule dans Paris
Qui propose ses jambons entre des légumes en cagettes,
Cela fait toujours du bien d'avoir du vert avec sa paupiette.


Discount.

J'étais seul, j'étais abandonné.
Perdu au rayon DVD,
Quand, tout à coup, une jaquette m'a frappé.
Chuck Norris, y'a pas à dire, tu m'as violemment sauvé.



Embarcadère.

A chaque lettre envoyée, je plante pour toi,
Face à l'horizon bleuté, des graines de freesia.
Du rivage, leur clarté luit au-dessus des marées.
Malgré les saisons, aucune ne s'est encore fanée,
Et c'est depuis leur promontoire côtier
Que chaque jour, elles te rappellent à moi.
Une nuit, dans les embruns, je n'entendrai plus ta voix
Mais de la sombre barque, je fixerai ton visage enjoué.


Glockenspiel.

Je frappe à ta porte comme ton mari sur ton nez.
Rien sinon le sourd écho de ma chair contre la paroi.
Vide et immobile tel un cassoulet mal réchauffé,
Je ne cherche même pas à revenir sur mes pas.
Je me fonds dans ce couloir mal éclairé;
Mon front collé à ce rendez-vous manqué.
C'est au sein de cette hideuse moquette murale
Que, peu à peu, ton visage se dévoile.
De toute part, ton regard me braque
Et ce vieux bâtiment dévoile de ses portes un rire démoniaque.
Cet immeuble est vraiment dégueulasse,
Bon à être prestement démoli, comme ta face.

mardi 10 juin 2014

Chapitre 15 : Taupe secret.


Le sanglier broutait tranquillement la terre ocre. Peut être cherchait-il quelques pommes de terre, en tous cas il ne semblait guère préoccupé par la présence de Jack.
Jack commençait à sentir les douleurs occasionnées par l'aimable population du château mais il ne pouvait bouger d'un centimètre. Un sanglier est pareil à un pilier de bar alcoolique : si on le dérange on s'expose à une violente réaction.
- Ça ne bouge pas, c'est mou du genou tout ça ! Musique, s'il vous plaît !
A peine Krazu avait-il braillé ces mots dans sa plus belle voix de la Comédie française que les hauts-parleurs diffusèrent des accords pour scouts débutants. Le sanglier leva la tête, interloqué. Puis une voix vint s'ajouter aux notes dégoulinantes. Le coeur de Jack s'arrêta car il ne savait que trop quelle était le nom de cette bouillie nasillarde : c'était Fauve. La bête ne s'y trompa pas et entra dans une violente rage. Son cri couvrit les hauts-parleurs, de la mousse surgit de sa gueule et s'élança rageusement.
Jack grâce à ses études sur l'oeuvre de Carl Douglas réussit à éviter sa charge furieuse.
Alors que le sanglier allait charger de nouveau, Jack se tourna vers lui et mit un genou à terre. Il plaça son bras en avant et fit un étrange signe avec ses doigts. Krasucki découvrit avec grand étonnement que Jack Médecin était aux animaux ce que la Maratrucha était aux concours d'ombres chinoises. L'animal approcha doucement de notre héros. Il vint renifler calmement les doigts de Jack, puis s'agenouilla devant lui.
Krasucki restait impassible alors que ses sbires huaient la scène tels de jeunes mélomane à un concert de Lara Fabian.


Une autre porte s'ouvrit au bout de l'arène. Le sanglier prit peur et alla instantanément se réfugier d'où il était venu. Alors que rien n'était encore apparu, les gradins avaient troqué le folie destructrice pour un brouhaha euphorique. C'est alors qu'un homme sortit de la pénombre. Il avançait doucement; ses muscles se dévoilèrent en premier avant que la lumière des torches ne révèle son visage : c'était Tong Po.
Il y a bien longtemps, jack avait connu Tong Po alors qu'il résidait aux Philippines. Tong Po faisait la tournée des salles de combat et Jack faisait la tournée des ballons de sangria. Tong Po était un vrai guerrier, que ce soit sur l'arène ou quand il recherchait une bonne baise. C'est d'ailleurs ainsi qu'ils se rencontrèrent souvent au Maï Li, le bordel à la mode, non pas de Caen mais de Bayan Ng Coron. Au Maï Li, aucun des deux ne couchaient sur place mais c'était l'occasion de grandes fêtes. Mais suite à un coup mité, Tong Po dut repartir pour la Thaïlande.
Jack reconnu immédiatement son ancien compagnon de beuverie. Son visage amical et doux n'avait pas changé en ses traits. Tout autour, ses muscles s'étaient un peu relâchés sous l'effet du temps mais Jack devinait toujours le puissant combattant qu'il était. Par contre, il sentait aussi que Tong Po sentait le Tong Pol Remy.
Mais sans qu'il ait pu réfléchir à une quelconque stratégie, l'esprit déjà enivré par les parfums d'éthanol, Jack reçu la sandale du combattant à la figure. L'homme avait beau être à moitié à poil avec une sandale au pied gauche et un caleçon rouge en satin décoré de tigres, il ne rigolait pas.
Tel Dany Boon sur un mauvais scénario, Tong po se jeta sur Jack avec fureur. Un terrible corps à corps prit place. Krazu se délectait de voir Jack sans défense.
Jack ne se débattit pas et semblait glisser telle une anguille sur Tong Po. Le guerrier des arrières-cours d'opiumeries essayait de le saisir afin de lui briser la nuque mais son corps suintant l'alcool des jours précédent favorisait Jack. Tong Po commença a pousser des cris et voulu s'échapper mais désormais c'était notre héros médecin qui le tenait; il le tenait fermement et, chose étrange, lui léchait le corps.
Soudain, un éclair aveugla les spectateurs et dans l'arène, Picheman se tenait fièrement debout, un pied sur le corps de Tong Po évanouit.

(A suivre)

lundi 12 mai 2014

Jack Médecin. Première intervention : un récit médicinal.



"Tout n'est que mensonge. La seule vérité que l'on peut entendre dans ce monde est le prix d'un verre quand le barman vous demande de payer."
Cette note fut retrouvée dans un carnet du jeune Jack Médecin après sa disparition du campus d'Ingolstadt.

Après une adolescence banlieusarde et un bac tout aussi médiocre, le jeune Jack s'inscrit en médecine et partit pour la Bavière. Tout se passa pour le mieux jusqu'en décembre.
Alors que les premiers examens arrivaient et que le vent et la neige prenaient possession de la ville, les camarades lui firent découvrir une tradition locale : les brauhaus; ces énormes brasseries où la bière coule par litres jusqu'au petit matin entre charcuterie et fumée de cigarettes.
Le jeune étudiant fut ébloui par tant de chaleur et de chopes pas chères. Petit à petit, il vint de plus en plus souvent en ces lieux et surtout de plus en plus seul.
A l'université, ses notes commençaient à chuter dramatiquement. Les professeurs ne l'appréciaient guère car depuis peu Jack remettait constamment en question le contenu des cours. Même ses camarades s'éloignaient de lui : il était de plus en plus solitaire et il avait même refusé d'entrer dans la confrérie Kopf und knochen.
Quand il n'allait pas rêver et oublier d'étranges idées noires au fond des verres, il se passionnait pour l'étude du foie et du système digestif. En fait, seul Herr Ude son professeur dans ces matières le voyait souvent. On pouvait même les apercevoir ensemble dans un coin reculé de la brauhaus de la grande place. Ils venaient régulièrement et avaient des conversations passionnés que les sons de la joyeuse clientèle rendirent secret à jamais.
Un soir de Janvier alors qu'un sale temps hivernal soufflait sur la ville, le professeur Ude fut retrouvé assassiné dans une ruelle. Après enquête, la police conclut à un meurtre crapuleux et fait étrange : à l'intervention d'un maniaque qui une heure ou deux après le décès découpa et emporta les viscères du malheureux.

Hanz-Hubert Katzfried était un jeune étudiant de 19 ans. Ne suivant pas le même cursus, il ne connaissait Jack Médecin que comme voisin de chambrée, et seulement de vue. Dans le grand hall baroque, il n'y avait que peu de résidents dans les 16 chambres du grand couloir aux voûtes boisées. La crise immobilière que la région subissait depuis quelques années avait libéré de vastes appartements en centre-ville. A cent mille lieues des couloirs sombres et oppressants de l'université, beaucoup d'étudiants avaient choisis les maisons bourgeoises de l'hyper-centre. Ainsi, seuls un étudiant chinois, un fribourgeois, Hanz-Hubert et Jack qui occupait la chambre voisine, occupaient le premier étage de l'aile ouest. Cette année, la neige et les forts vents du Nord balayèrent la ville jusqu'à mi-avril, Hanz-Hubert comme beaucoup ne sortait que peu afin de ne pas affronter la tempête, il ne s'étonnait donc pas de ne pas voir souvent son voisin. Quelque fois, il entendait d'étranges grognements à travers le mur et les lambris. Certaines nuits, ces grognements s'accompagnaient de cliquetis de verre et d'un petit rire à peine camouflé.


Durant la fin février, une atmosphère de plomb s'était abattue sur les couloirs de l'université enneigée : plusieurs personnes furent retrouvées mortes dans la ville et des vols d'organes avaient été constatés au sein de l'université.
Lors d'une nuit où le vent rugissait à l'extérieur, la cloche de l'université se mit à sonner furieusement : un feu s'était déclaré dans le bâtiment à cause d'un coup de vent qui fit tomber des bougies sur des rideaux.
Hanz-Hubert rassembla deux, trois affaires et sortit de sa chambre. Alors qu'il allait suivre ses compagnons de dortoir, il entendit des bruits provenant de la chambre voisine. Son occupant ne semblait pas vouloir évacuer; pire, il ne semblait pas entendre la cloche de détresse.
Hanz-Hubert toqua à la porte mais seuls des grognements indistincts passèrent à travers la porte de bois. Le jeune berlinois essaya d'expliquer la situation et le fait qu'il valait mieux évacuer le bâtiment quelques minutes afin d'éviter une possible exclusion, mais avant qu'il ait pu avoir une réponse, un cri retentit alors que les sirènes des pompiers s'étaient jointes à la cloche.
La porte était fermée, elle ne céda que sous les coups répétés d'extincteur. Le vent du nord et la neige fouetta soudainement le visage du jeune étudiant. Quand il ouvrit les yeux, une sensation de terreur couru le long de sa colonnes vertébrale. Dans la pièce sombre, plusieurs appareils digestifs étaient entreposés sur des cintres. De longs tubes et tuyaux se glissaient entre eux, chacun semblait être relié à une grand cuve en amont et une autre en aval; et tous, bien qu'en dehors de tout corps humain semblaient vivants. La pièce sentait la brasserie en fin de week-end : elle empestait l'alcool et des dizaines de bouteilles vides d'alcool fort traînaient dans la pièce battu par le vent. La fenêtre était grande ouverte, Jack avait dû s'enfuir alors que sa porte allait être enfoncée. Il en restait plus que quelques cahiers et feuilles volantes non loin du petit bureau. Sur l'une d'elle, poussée par le vent, était griffonné sur toute sa surface un mot : Picheman.
La police et l'université firent fermer la chambre et l'affaire fut étouffée mais ils ne retrouvèrent pas les notes et les cahiers. Hanz-Hubert laissa la porte ouverte et se garda bien de dire qu'il avait pénétré dans cette pièce; il ne finit pas son année et personne ne sut vraiment ce qu'il advint de lui par la suite. Quand à Jack Médecin, c'est une autre histoire. Une histoire dont lui-même n'en connaît pas la fin.

dimanche 24 novembre 2013

Chapitre 14 : La boîte à Moujiks



Quand Jack Médecin rouvrit les yeux, le fait d'être allongé dans un somptueux lit à baldaquin ne le surprit nullement; le fait d'avoir mal au crâne par contre beaucoup plus.
De part ses hautes études ès cuites, Jack ne connaissait plus les douleurs matinales de la boîte crânienne. Sa tête résistait parfaitement aux assauts de litres d'alcool, mais n'avait aucun moyen de lutter contre des bottines de cuir taille 44.
Dans la pièce, une grande cheminée où somnolait une bûche embrasée se présentait à l'extrémité de la pièce. Au-dessus du manteau, il y avait un grand tableau.
Toute la pièce était faite de gros blocs de pierre grise. Jack se rappelait la fois où il avait été voir le Dracula de Coppola au cinéma avec sa petite-amie de l'époque. Il se souvenait surtout de l'obscurité et de la tranquillité de la salle de banlieue, permettant ainsi pelotage et galochage, mais tout de même quelques scènes lui revenaient en tête ; et pas que celles un peu dénudées.

Au-delà de la fenêtre, le vide et la fureur. Les murs plongeaient droit vers une côte rocheuse déchiquetée battue par l'écume et le vent. Il n'y avait rien à faire, ça n'allait pas être pas là que notre Jack allait s'échapper.
Au-delà de la grosse porte faite de fer et de bois - enfin, cela avait tellement l'air épais que l'on aurait dit que la porte était constituée de souches liées par une mine de plomb - des craquements de planchers se firent entendre.

Krasucki entra accompagné de deux gardes armés. Maintenant il revoyait d'Indiana Jones et le dernière croisade, mais sans la bonnasse blonde.
Sans un mot, Krazu lui asséna un coup de crosse. Quasi-inconscient pour quelques dizaines de secondes, Jack ne recouvrit pleinement ses esprits que pieds et poings liés sur une belle chaise rustique. Ni lui, ni Krazu et ses deux amis mono-faciaux n'avaient quitté la pièce.

- Alors Jack, toujours dans les coups fourrés ?
- Dans les fourrés tu veux dire.

Une mandale ne se fit pas attendre. Décidément, les nazis d'Indiana n'étaient pas loin.

-La dernière fois, c'était y'a quoi : 15 ans ? Tu as quitté le gang comme ça sans vraiment nous prévenir; on te connaissait solitaire mais tout de même... Même pas un petit texto d'adieu.
- J'avais laissé mon sac banane à l'appart; vous ne l'auriez pas fait exploser vous auriez eu un beau roman d'amour à insultes.

Deuxième mandale; les coups attendrissent la viande mais Jack, même en tant que Saint patron des carnivores, ne comptait pas se manger soi-même.
Redoutant de devoir se repayer un nouveau bridge sur sa deuxième prémolaire gauche, notre héros demeura silencieux.
Les deux gardes sur les ordres de Krazu arrêtèrent de faire figuration et accompagnèrent Jack toujours attaché comme le dernier des bagnards texans.
Arrivé devant une sorte de puits creusé dans le sol, au bout d'un couloir, Jack s'arrêta, se retourna et finalement se résigna à appeler un dentiste pour remplacer son bridge perdu alors qu'il tombait à travers les puits.
La chute fut rude mais la reprise de conscience également : Jack se trouvait dans une petite arène. Sur les gradins la surplombant, Krazu était entouré de plusieurs dizaines de personnes. Jack avait du public et il allait pouvoir faire son show. Par contre, si son adversaire était l'espèce de sanglier géant qui broutait à l'autre bout, le show allait être quelque chose. Jack n'avait jamais autant rêvé d'être un Obélix des temps modernes..

(A suivre)

dimanche 13 octobre 2013

Fandango.


21H21


Avez-vous vu dans les rues de Saint-Germain-des-Prés
Un belle brune au teint opalin et au bouquet agrume ?
Elle a volé mon cœur au détour d'une nuit d'été,
Emmêlant du bout de ses doigts mon âme et ma fortune.

Voilà plusieurs semaines qu'en souriant elle est partie?
Me laissant seul à me demander si je suis encore en vie.
Je la devine en chaque visage et en chaque brise;
Elle se joue de moi et se repaît de son emprise.

Elle rit, elle s'amuse et plus jamais je ne la reverrai.
Pour le moment, j'en garde une marque au cœur.
De la même façon qu'elle m'a quitté, cela s'effacera avec de nouveaux baisers.
Ma pauvre âme souffrante, tu vas devoir attendre pour ton bonheur.

A l'hiver suit l'été, aux blessures les baisers.
Voilà bien longtemps que je ne vais plus à nos rendez-vous passés.
Le vent porte mes pas qui éparpillent les feuilles mortes;
Peut être un jour reverrai-je le visage de mes amours mortes.

Je ne trouve plus les mêmes attraits à Saint-Germain-des- Prés,
Mon esprit est trop occupé à rêver à des nuits d'été.


Accident Voyageur.

L'alarme retentit, la chaleur me prend comme un mauvais acteur porno.
Je sens ton corps contre le mien, je sens ton parfum m'exciter les naseaux;
Vous êtes au moins vingt contre moi dans cette rame de métro
Et il n'y a que toi qui m'obsède te l un bon apéro.
Tu te tiens là, assise sur ton strapontin.
Le monde à tes yeux a disparu.
Ton léger sourire et ton regard enfantin,
Je ne pense plus qu'à toi, c'est foutu !
Je n'ai plus qu'une seule envie :
Me tourner vers toi et te crier sans retenu :
"Mais putain, est-ce que tu vas lever ton gros cul !"
Avec deux, trois coups de taloches, histoire que tu aies bien compris.
T'es pas handicapée alors quand le métro est bondé
Lève ton fessier, ferme ta gueule et laisse-toi te faire frotter !


Rive Droite

Depuis le début, je savais comment allait finir notre histoire.
Je ne te reproche rien,
Pas même ton manque de maintien
Mais à trente balles la pipe, tu pourrais quand même dire "au revoir".

jeudi 22 août 2013

Vespérune


On reprend du bon pied et du bon œil ( et j'en ai deux de chaque) avec une petite histoire, de rien du tout, de rien du tout.
Et comme je suis bon comme un pot de Haagen-Dazs à 23h, je vous ai même mis cela en musique.
On peut écouter ceci, au moins pour le début : Captain Beefharet - Her Eyes Are a Blue Million Miles.
 Mais ma préférence va vers The Divine Comedy - Gin Soaked Boy. Comme si j'avais écrit cela dans l'optique de l'écouter à la fin.
En fait, c'est pas mal d'écouter Beefheart en premier et ensuite de passer à Neil Hannon; enfin vous êtes grands pour savoir ce que vous faites, normalement...


Un jour, un homme se baladait en forêt. Elle était grande et isolée. Un orage ayant éclaté peu avant, un arc-en-ciel la surmontait ce jour-là.
Alors qu'il se reposait devant une chute d'eau, l'homme vit des dizaines de bulles s'échapper des remous. Animées de mille couleurs, elles virevoltaient au dessus de l'onde. Elles s'élevaient doucement vers le ciel. Sauf une; sauf une petite bulle légère qui vint, poussée par la brise, vers l'homme.
Quand elle arriva à lui, il essaya de la toucher du bout du doigt. C'est au moment infime et précis où la bulle éclata d'elle-même que son doigt entra dans la bulle par la brèche ainsi crée.

En un clignement de paupières, la forêt se trouva nimbée d'une étrange lumière. Partout de petites étincelles se déplaçaient telles une myriade de fées.
L'homme ébloui par tant de beauté se leva et voulu découvrir ce nouvel endroit mais en se levant il remarqua que sur l'arbre contre lequel il s'était appuyé avait poussé un cœur.
Il voulu le toucher, voir même le décrocher mais à peine effleuré le cœur se déposa dans les bras de l'homme. Il descendit doucement comme si le temps s'était figé. Une chaleur et une douceur infinies l'envahit instantanément.
Quand il rouvrit les yeux, la forêt était redevenue celle qu'il connaissait. Il n'y avait plus de lumière, ni de fée mais le cœur était toujours dans ses bras, contre lui, palpitant contre le sien.

Craignant pour son trésor, l'homme parti parcourir le monde, tenant toujours son cœur contre lui. Il ne restait jamais au même endroit de peur que l'on lui vole son trésor.
Il vit mille merveilles, il rencontra des milliers de personnes, il apprit des centaines de coutumes et s'initia à des dizaines de cultures; pourtant quelque chose lui manquait.
Il avait toujours cette peur de perdre, de se faire prndre son cœur, mais au-delà de ça il lui manquait quelque chose. Cette sensation de vide qui malgré tout restera insatiable, comme si son propre cœur n'était plus là.
Pourtant, tous les soirs, tous les jours il tenait le cœur tendre et chaud contre lui et s'enivrait de son ardeur.

Un jour, alors qu'il repassa par hasard par la forêt à la chute d'eau, il s'y arrêta.
Il resta quelque temps à contempler les bulles, tout en serrant son cœur contre sa poitrine.
Le cœur battait de plus en plus fort, ses mouvements se faisaient plus amples et il devenait de plus en plus chaud. C'était comme si il s'était transformé en une boule de lumière irradiante.Un soleil au sein des bras de l'homme.
C'est alors que le cœur s'enfonça dans la poitrine de l'homme. Il fondit en lui et se mêla à chaque atome de son corps en une immense vague douce et ardente.

Depuis, peu sont les personnes à l'avoir revu mais il paraît qu'il parcourt toujours le monde le sourire aux lèvres et laisse derrière lui une fine traînée de petites bulles multicolores.

lundi 12 août 2013

Chapitre XXVIII


Derrière la vitre, au loin, il y avait la Terre. Une petite boule bleue et blanche perdue au milieu de l'immensité.
Nicolas était bien sûr sous le choc mais la beauté qui s'offrait à ses yeux et l'habitude d'avoir vu des photos d'expéditions lunaires avaient tué toute idée de panique.
Tout était calme; il y a avait un léger déplacement, un mouvement continu mais d'une infini douceur. Et ce noir... Tout ce noir profond, tout ce vide qui paraît si vivant avec ses points scintillants.
Mais le temps n'était pas à la rêverie, Nicolas entendit un bruit provenant du fond du couloir. Quelqu'un ou quelque chose arrivait. Il se précipita vers le côté opposé et sans hésiter une seconde ouvrit la première porte qui s'offrit à lui.
Passée cette dernière,, il se retrouva dans un minuscule corridor fermé au bout par un rideau de velours vermillon. Nicolas longea la commode ancienne qui en était le seul élément décoratif et écarta la toile pourpre.
Il découvrit un salle ronde composée presque uniquement de rayonnages. Au milieu de cette bibliothèque circulaire se trouvait une grande table surmontée d'un lustre suspendu à une coupole décorée de motifs célestes.
Un homme en vêtements de lin était plongé dans un des livres qui recouvraient la table.
Il ne fallut pas attendre longtemps pour que l'étudiant relève la tête en direction de notre héros.

- Bonjour frère, c'est toi qui vient pour effectuer le rite de Fragor ? dit l'homme en souriant.
Nicolas resta sans voix. Il était fait. Comment pouvait-il justifier sa présence et surtout sa totale ignorance du lieu et du reste ?  Se faire passer pour muet ne lui semblait pas être la meilleure solution.
Mais le lecteur n'attendit pas :

-Ah, t'es nouveau, non ?
Nicolas balbutia un 'oui'.
- Je viens juste d'arriver et ... rajouta-t-il
- T'inquiète, on a tous été comme toi. Tu es arrivé avec la dernière livraison d'âme ?
- La livraison d'âmes ?

L'homme le regarde un peu interloqué mais reprit très vite son sourire.
-Ah oui, t'es vraiment un oisillon tombé du nid, toi. Tu dois vraiment avoir une sacrée aura magique pour qu'on te fasse venir sans formation. Mais ne t'inquiète pas, je vais déjà te briefer un peu. Au fait, moi, c'est Till.


Till s'avança et lui offrit sa main; Nicolas la pris et la lui serra d'une poigne plus assurée qu'il ne l'avait espérée.
- Nicolas.
- Enchanté. Je t'en prie, assieds-toi. J'ai beaucoup à t'apprendre, et comme tu peux le voir tu ne pouvais pas tomber mieux car je suis le bibliothécaire de ce monde.

Nicolas Brandebris prit place autour de la grande table en bois massif. Il se contenait mais son cœur battait à la chamade. En plus d'être prisonnier au cœur du mal, il allait enfin savoir d'où partait tout cela. Pourquoi son cauchemar avait commencé; il allait enfin savoir toute la vérité, ou en tous cas son fond.
Et comment ça : "de ce monde" ? Ça veut dire qu'il y en avait d'autres... Il y en aurait combien comme ça ?

- Bon, Nicolas. Je ne sais pas si on te l'a dit mais nous avons tous une aura magique. Pour faire simple, je dirais que ces gens-là font partie d'une grande famille mais comme dans toute famille chaque individu a son caractère et ces petites histoires et affections. Jusque là, tu me suis ?
- Oui, si j'ai bien compris nous sommes un de ces individus dans cette famille ?
- Tout à fait. Bien qu'ayant les mêmes pouvoirs que les autres, nous, Zébus, n'avons pas les mêmes vues que d'autres, notamment à cause de notre plan de migration des mondes.

Nicolas fronça les sourcils avant de demander :
- Le plan de migration des mondes ?
- Oui, c'est pour cela que l'on a besoin des âmes pures : pour organiser l'exode.

Alors que Till allait continuer, une alarme retentit dans les salles et les couloirs. Ce dernier se leva d'un bond et ordonna à Nicolas de se cacher sous la table. A peine, ceci fait, Till alla vers la porte donnant sur le couloir.
Accroupi vers l'arrière de la table, Nicolas pu voir le bibliothécaire parler à quelqu'un dans le couloir. Il faisait non de la tête et continuait de discuter. Il semblait répondre plus que de discuter. L'alarme retentissait toujours.
Soudain, Nicolas si figea de peur. Son cœur semblait s'être arrêté et une vague de froid s'était mise à parcourir ses vaisseaux : Till avait tourné la tête et regardait vers la table. Son sourire avait disparu.

(A suivre)

dimanche 28 juillet 2013

Vespérune.


Il n'y avait plus personne, il n'y avait plus rien. Paris n'était plus qu'une coquille vide.
Oubliée de l'Histoire et des hommes, la ville ne maternait plus que quelques ombres.
Deux surtout se faufilaient entre les immeubles vieillissant, gagnés par la vigne-vierge et les arbres. Ils étaient les derniers habitants de la capitale perdue.
Ils s'étaient aménagés une partie de la ville. Une partie où désormais les façades haussmaniennes ne sont plus que des panneaux de théâtres.
Des vérins et des systèmes de roulement faisaient doucement glisser les pans laissant libre le passage vers des cours intérieures luxuriantes. Toutes étaient différentes : certaines formaient un riad, d'autres abritaient transats, tables et barbecue et d'autres encore n'étaient que de grands jardins fleuris.

Tout autour de ces jardins, chacune des pièces donnant sur la cour avait sa propre particularité. Une pièce pour les consoles, une autre pour regarder des séries, une pour faire la sieste, une autre pour lire etc.Beaucoup restaient libres pour les mais et la famille.
A l'intérieur, il n'y avait pas de systèmes de vérins ou de poulies, simplement les matériaux bruts des demeures. Ce n'est qu'à l'intérieur des pièces que les formes et les couleurs reprenaient leurs droits. Tout comme chacune avait une utilité, chacune possédait son propre décor, ses propres teintes, sa propres personnalité.
Toute cette partie secrète de la ville délaissée n'étaient qu'une invitation au voyage. Voyages aux destinations changeantes selon les saisons, selon les jours, selon les cœurs.

Autour des ces immeubles un immense jardin se faufilaient entre les arbres avant de rejoindre la plage.
Une grande étendue de sable blanc recouvrant Paris. Les vagues venaient lécher les grains opalins jour et nuit, berçant les oreilles de ceux qui avaient délaissé le chant des oiseaux pour un peu d'azur.
Ils y avaient même construit une petite jetée afin de rêvasser au plus proche de l'eau, seuls au milieu de l'horizon.
Face à l'horizon, face à la foule, face aux épreuves, ils ne sauraient être seuls. Tout s'efface en dehors de leurs yeux tournés l'un vers l'autre. Leur petit Paris n'est que l'écrin de ces regards.
Comme les façades coulissantes, il y a autre chose derrière, quelque chose de plus important et de plus profond que le reste.

jeudi 25 juillet 2013

Hey-ho ! Let's go !


Ici la vanille, je répète ici la vanille.
Veuillez écouter quelques messages personnels :

Il y a quelques temps, je vous avais révélé ( ici ) qu'à côté du blog imbécile aux saveurs des îles, un roman était en construction.
Eh bien, sachez que d'ores et déjà, trois chapitres, ce qui constitue l'introduction, sont déjà prêts.
Ainsi, pour tous ceux qui veulent s'essayer à l'aventure de sa lecture, n'hésitez pas à me laisser votre adresse que je vous envoie cela.
Salucofagos, et à demain pour un nouvel article du genre que vous adorez tant.


mardi 23 juillet 2013

Chapitre XXIV : Ohé, capitaine abandonné.


A bord de la Joyeuse Lulu, il n'y avait qu'un seul maître à bord : Tsing Tao, le capitaine sentant bon le surimi chaud et le tabac froid.
L'homme, de descendance trégorroise avait été frappé par la malédiction du marin tropézien : il était toujours habillé de blanc. Malheureusement, là où cette couleur de vêtements s'accorde parfaitement avec la coke, ses habits, tâchés comme un drap de collégien, s'accordaient surtout avec son haleine douteuse. Une palette de couleurs défiant les lois de l'unicité et je n'évoque même pas ses dessous tout aussi douteux.
Tsing Tao avait beau être l'antéchrist des VRP en lessive, l'homme était plutôt sympathique pour notre bon vieux Jack, mais ce fut cet homme qui perdit Jack - mais avec notre recul, n'est-ce pas plus mal ?

Un matin, alors que les côtes américaines se découvraient et que l'odeur de marée se faisait de plus en plus forte sur la Joyeuse Lulu, la radio se mit à grésiller.
Après 27 jours, d'inactivité radiophonique et d'utilisation en tant que réchauffe-café, les grésillements étaient aussi inaudibles qu'une chanson de Mickael Miro. Tsing Tao encore, et toujours, un peu bourré y mit vite fin en balançant l'objet de bakélite à l'autre bout de la cabine. Ce genre de pratiques de la part du vieux loulou de mer ne choquait plus personnes sur le rafiot après tant de jours en sa compagnie.
Mais, comme si le dieu du son désagréable avait voulu se venger, un haut-parleur lointain se mit à cracher.
"Ici, les gardes-côtes de l'état de Californie, veuillez couper votre moteur et vous préparer à l'accostage pour une visite de contrôle."

Dick Ravencroft était garde-côte depuis plus de quinze ans. Il avait vu beaucoup de choses dans sa carrière, et pas forcément des plus jolies, mais son contrôle de routine sur la Joyeuse Lulu fut un feu d'artifice dans sa vie professionnelle : 9 familles de clandestins, 12 caisses d'armes soviétiques, 2 kg de magazines porno, un feu arrière cassé, 4 CD de Céline Dion, un mécano recherché pour crimes de guerre, deux paquets de frites au LSD, Des souris savantes, un capitaine bourré violant une trentaine de règles d'hygiène à lui tout seul et un citoyen américain tentant de rentrer illégalement sur son propre territoire...

Tsing Tao en homme intelligent commença à s'avancer vers l'agent Ravencroft pour négocier les bidons - c'est-à-dire pour fermer les yeux sur quelques produits en échange d'autre - mais il glissa sur une malencontreuse bouteille vide de son whisky préféré.
Pris par surprise, les coups de feux retentirent vite. Tsing Tao recula par soubresaut tel un pantin désarticulé alors que des gerbes de sang éclataient de son dos.
Les forces de l'ordre cessèrent vite le feu, mais avant qu'ils aient pu réaliser leur erreur, le vieux marin gisait à demi-enfoncé dans la cave à mazout; son corps ruisselant de sang sombre, un dernier rictus se tenait à la commissures de ses lèvres empourprées.

La suite ne se fit pas attendre : Jack se retrouva la tête coincée entre le pont et une grosse Rangers taille 45 pour se faire passer les menottes. Il y eut un semblant de procès, Jack se rappelle que même ayant la confirmation de son identité, la justice n'aime pas que l'on rentre, même dans son propre pays, sans montrer de papiers. Il apprit aussi que le "mort ou disparu au combat" de la gente militaire peut vite se transformer en "désertion", surtout quand on est au fond du trou.
Voilà ainsi notre humble héros rejoignant sa nouvelle cellule au sein de l'établissement de San Pedro de la Muerte Porfavor. Une cellule d'une classe yougoslave où l'attendait son compagnon de cellule : El Bambo Chicano.

(A suivre)

mercredi 10 juillet 2013

Essai sur une journée IV


Les hommes sont comme les arbres des régions arides : si ils poussent trop vite, ils crèvent avant de se rendre compte que plus rien ne peut les soutenir. Ni le sol, ni leurs racines.
Je suis bien habillé, mes vêtements choisis avec soin, je sens bon, je suis proprement rasé et une larme coule le long de ma peau glabre et irritée.
Mon cœur et mon esprit ne sont plus qu'un mince follicule entre ce qu'il me reste de propre et ma rétine.
En bas de son immeuble, ça s'anime, ça s'agite sous les gyrophares. Il y a toujours les spectateurs des balcons penchés sur des acteurs qui eux ne voient rien.
Je vois tout de derrière le cordon. C'est trop tard. Je suis venu sans fleurs, j'aurais eu l'air con. Je vais repartir avec encore moins. Je vais partir comme je suis venu.
Je ne suis pas mieux, mais je me dissous dans la foule.
Je n'ai même plus de cigarettes. Cela ne sert à rien de rester ici. Les nuages s'accumulent dans le ciel.

Il fait de plus en plus lourd, je sue à force de retourner les poubelles de mon immeuble. Elles doivent être là, de toutes façons je n'ai pas le choix.
Ce n'est qu'une fois ma porte fermée que je pris avidement une poignée de pilules. Les effets n'apparurent qu'après le coup de fil du commissariat.
Elle avait laissé une lettre. j'irais demain si je me lève.
L'eau de la douche m'enveloppe comme une auréole de bouddha. Je ne pense à rien. Rien n'existe en dehors  du halo étouffant qui m'enserre.
L'onde tournoie sur mon visage et file sur mon corps avant de partir au loin. Régulièrement, des gouttes rebelles caressaient ma joue et s'enroulaient autour de mes lèvres avant de prendre leur élan au bout de mon menton.
Il parait que pour méditer et oublier, il faut faire le vide dans son esprit. Je ne vois rien, je vois une prairie. Un flanc de montagne verdoyant sous mes pieds qui plonge dans le vide. En fait, non : c'est moi qui plonge dans le vide. Je me reprends, je revois cette verdure et je la survole de nouveau. Ça va vite, tout s'accélère; les brins fondent, je sens que je tombe.
J'ouvre les yeux et relève la tête avant d'être aspiré par l'obscurité.
Demain, je fais quelque chose. Faire des dossiers, appeler un médecin, sortir ...
Demain si je me lève. Demain si je n'ai pas mal. Demain, peut être...