Tous les jours, Lucie s'asseyait sur son banc de la place de Vosges. Un banc qui n'avait rien de particulier, même pour elle. C'était simplement son banc. Elle ne savait pas sur quel jour le monde était réglé, cela faisait des années qu'elle avait oublié le temps.
Toute la journée, elle observait sans émotion apparente les passants du square. Quand le temps ou l'horaire vidait le square, son regard se posait sur les feuilles mues par le vent ou bien sur les pigeons. C'était sa réalité : passer quotidiennement des heures sur ce banc et voir des vies défiler. Toujours sans un mot. Personne ne semblait la remarquer. Souvent les enfants passaient un regard sur elle sans s'attarder. Lucie savait que les enfants ne cessent de regarder autour d'eux afin de découvrir le monde extérieur. Même si elle les enviait comme tout adulte rêveur, elle s'identifiait à eux. Si elle devait se représenter en tant que personne, chose qui ne pouvait lui venir à l'esprit, elle se serait donnée l'image d'un enfant curieux et rieur.
Lucie ne pouvait penser à elle-même. Le temps passait sur elle sans émoi. Si tout pour elle n'était qu'une marche vers un horizon infini, elle aimait à sa manière voir toutes ces vies surgir et disparaitre. Elle les identifiait à l'eau de la fontaine : un mouvement continu et limpide mais insaisissable. Quand elle reconnaissait un passant, elle observait ses vêtements, sa démarche et essayait de savoir ce qui avait changé depuis la dernière fois. Les saisons qui passent, les enfants qui grandissent, les couples qui se séparent. Elle était la vigie d'un monde duquel elle n'appartenait plus.
Elle a tant pleuré, pourtant elle n'en avait aucun souvenir. Elle pouvait sentir, certains matins, ce courant de lassitude qui avait fait son nid le long de ses jours. Tout était automatique dans sa vie, elle vivait sans désir, seules ses journées sur son banc animaient quelque chose.
Personne n'aurait pu dire combien de temps elle vint sur ce banc. Certains auront remarqué cette petite dame sur son banc, immuable qu'il pleuve ou qu'il vente, comme un élément singulier de ce petit parc calme et bourgeois. Personne ne remarqua qu'un jour elle cessa de regarder le monde depuis son banc. d'autres s'assirent à sa place : des touristes, des enfants, des étudiants mais plus aucune personne ne resta là, pendant des heures à simplement laisser son regard sur la vie.

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