Affichage des articles dont le libellé est Cartographie de Paris. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cartographie de Paris. Afficher tous les articles

vendredi 29 mai 2026

IVe


 

Tous les jours, Lucie s'asseyait sur son banc de la place de Vosges. Un banc qui n'avait rien de particulier, même pour elle. C'était simplement son banc. Elle ne savait pas sur quel jour le monde était réglé, cela faisait des années qu'elle avait oublié le temps.

Toute la journée, elle observait sans émotion apparente les passants du square. Quand le temps ou l'horaire vidait le square, son regard se posait sur les feuilles mues par le vent ou bien sur les pigeons. C'était sa réalité : passer quotidiennement des heures sur ce banc et voir des vies défiler. Toujours sans un mot. Personne ne semblait la remarquer. Souvent les enfants passaient un regard sur elle sans s'attarder. Lucie savait que les enfants ne cessent de regarder autour d'eux afin de découvrir le monde extérieur. Même si elle les enviait comme tout adulte rêveur, elle s'identifiait à eux. Si elle devait se représenter en tant que personne, chose qui ne pouvait lui venir à l'esprit, elle se serait donnée l'image d'un enfant curieux et rieur.

Lucie ne pouvait penser à elle-même. Le temps passait sur elle sans émoi. Si tout pour elle n'était qu'une marche vers un horizon infini, elle aimait à sa manière voir toutes ces vies surgir et disparaitre. Elle les identifiait à l'eau de la fontaine : un mouvement continu et limpide mais insaisissable. Quand elle reconnaissait un passant, elle observait ses vêtements, sa démarche et essayait de savoir ce qui avait changé depuis la dernière fois. Les saisons qui passent, les enfants qui grandissent, les couples qui se séparent. Elle était la vigie d'un monde duquel elle n'appartenait plus.

Elle a tant pleuré, pourtant elle n'en avait aucun souvenir. Elle pouvait sentir, certains matins, ce courant de lassitude qui avait fait son nid le long de ses jours. Tout était automatique dans sa vie, elle vivait sans désir, seules ses journées sur son banc animaient quelque chose.

Personne n'aurait pu dire combien de temps elle vint sur ce banc. Certains auront remarqué cette petite dame sur son banc, immuable qu'il pleuve ou qu'il vente, comme un élément singulier de ce petit parc calme et bourgeois. Personne ne remarqua qu'un jour elle cessa de regarder le monde depuis son banc. d'autres s'assirent à sa place : des touristes, des enfants, des étudiants mais plus aucune personne ne resta là, pendant des heures à simplement laisser son regard sur la vie.


dimanche 8 septembre 2024

XIIe


 

Ce soir là, il y avait encore quelques lampions qui pendouillaient dans un coin de la Nation. Le vent les ballotait par de lentes et douces saccades; pauvres balises maritimes malmenées par les flots. C'était un soir de semaine, cela n'a pas d'importance. Il n'y avait personne et de toutes façons, ce n'est pas le genre d'endroit où l'on traîne quoi qu'il en soit (même les manifestations ne voient que République).

René Clairavel titubait surement mais gentiment à la sortie de sa séance de ciné. C'était son petit truc du mardi, du jeudi et du vendredi soir. A dix-huit heures, il s'asseyait à une terrasse du boulevard Diderot, sans préférence aucune, et y restait jusqu'à la séance de 20h15. Après quoi, il se rendait à sa séance avec sa besace usée, alourdie par un passage préventif au rayon alcool de la moyenne surface locale. Il ne se posait pas le problème de prendre son billet éméché. Il s'en foutait, mais en plus il prenait son ticket d'entrée sur une machine, donc c'est beau dire. Impersonnelle et faîte pour que les tarés issus de trois générations incestueuses puissent s'en servir, même bourré il n'avait aucun problème à arriver à sa séance. Tout glissait de l'écran au fauteuil.

Le choix du film n'était pas non plus matière à longue réflexion. Il prenait son billet à la manière des jeunes couples qui ne veulent simplement qu'une obscure solitude pour eux-mêmes : le premier qui vient, voir sans trop de monde autour. Comme eux, René ne regardait le film que d'un oeil distrait. Aidé par ses verres, les sons s'entremêlaient en un grand spectacle  qui avait plus d'une mise au point d'orchestre qu'autre chose.

Ainsi à l'extinction des lumières, il ressentait à chaque fois avec délectation ce retour en la matrice maternelle. Un point de psychanalyste de boulevard (Suchet) - certes - mais il était évident que René y retrouvait un sentiment de paix et d'abandon, tout originel. Dans un placenta d'alcool, sa vie, ses peurs et ses espoirs se diluait avec sa conscience profonde. Il baignait dans une poche protectrice qui n'était constituée que de lui-même. Il voyait tous ces sentiments qui d'habitude le rongeaient chaque jour former un halo, une mandorle irradiante et impénétrable, autour de lui. Comme si plusieurs couches de lui se révélaient, chacune pour faire rempart aux autres.

Quelques mois auparavant, et après une poignées de rendez-vous médicaux, il avait testé la chimio; il a vite arrêté. S'injecter une solution mortifère dans un lieu fait de plastique froid, autant en prendre une autre selon ces convenances, c'était-il dit. Il se souvenait attendre longtemps pour qu'on lui perfore le pli du coude et ensuite attendre encore pour, au final, revenir chez lui souffrant de tout son être. Un jour, il a décidé d'arrêter et de profiter. Si toute finalité est de passer une bonne partie de la journée autour, dans ou sur les toilettes, autant s'empoisonner avec euphorie.

Son médecin n'a rien dit quand il lui a annoncé ne plus vouloir continuer la chimio. Il se demandait toujours si sa résignation avait été acquiescée par son praticien ou bien si ce dernier en avait juste assez assez de voir une société morbide obsédée par la sur médication et de voir que son expertise ne valait plus rien aux yeux du monde de l'individualité numérique. René Clairavel se posait ces questions grâce à cette empathie qui avait, jusque là, caractérisé sa vie Il n'avait jamais étés fan des traitements médicamenteux, et cela faisait déjà fort longtemps qu'il avait compris qu'internet était une back-room fatiguée un dimanche matin après une soirée scato si on voulait un temps soi-peu de vérité.

Après ses séances, il se couchait comme on tombe au combat. Face contre matelas, avec extinction immédiate des feux. S'en souviendra-t-il le lendemain matin? Pas plus que les jours, mais pour lui tous les jours étaient semblables. Il était heureux; heureux au réveil de pouvoir recommencer et pouvoir profiter d'une nouvelle journée selon ses termes. Il pouvait, comme il l'avait toujours rêvé, envoyer chier les jeunes précaires sous-payés rassemblant des promesses de dons à la sortie des métros, faire de même avec les médias qui voulaient prendre son temps et son énergie, il n'était plus rien; la maladie l'avait mis dans une catégorie intouchable et invisible de la société et désormais il ne devait plus rien à cette dernière.

Pour un peu, il pensait, quelques fois, à admirer le monde brûler façon Walhalla et emporter la fange au loin; tout comme le lycéen hormonal fantasme sur sa prof, cette pensée était une occupation passagère. Non, René Clairavel aimait le monde. S'il celui-ci n'était rien, il n'était pas plus. Il faisait partie d'un grand Tout en lequel certaines particules partent avant les autres, mais c'est bien la seule chose qui les différencie.

mercredi 15 juin 2022

XIXe

 



Aujourd'hui, c'est la fête de la musique. Ce jour d'été où le démon musical en chacun peut s'exprimer. Il était 15h, les scènes se montaient, les voisins déjà fatigués partaient à la campagne et les courses des apéro-picnic s'accumulaient aux caisses des Franprix. 

Anant était chaud comme la place de fêtes, d'ailleurs il y était. Il avait son groupe de rock - les Electro-Cutes - mais aujourd'hui, la folie de la scène était pour accompagner le groupe de musique traditionnelle de son père. Avec la période des examens et des apéros, ils n'avaient pas pu effectuer les démarches nécessaires avec ses potes. En même temps, quand on joue du rock, du vrai, ce n'est pas pour se soucier de la paperasse de fonctionnaires.

Il aurait voulu que Loretta soit là. Qu'elle puisse voir l'énergie qu'il pouvait dégager sur scène alors qu'au lycée il la gardait  au fond de lui comme on garde un trésor. Après avoir posé l'ensemble des micro, il regarda la place vide. Bientôt, un public se tiendra devant l'obélisque chelou. Il avait toujours pensé que ce grand cousin moderne et persistant du sapin de Noël était un jour tombé là par hasard à la manière des oeuvres qui jalonnent solitairement les autoroutes. 

Mais cette foule n'était qu'une masse mouvante dans sa vision. Il savait qu'au centre il y aurait Loretta. Toute la bande des terminales L du bahut sera là. Cette pensée l'emplissait de joie mais, sous cette pellicule de bonheur qui l'enveloppait, il pouvait sentir ce petit pincement qu'il ne savait réprimer. Tout le monde aller passer un bon moment, il allait bien jouer. En soi, ce concert ne lui posait pas de problème. Mais il aurait voulu qu'elle le voit à la guitare avec ses potes des Cutes à jouer la musique qui le faisait vibrer. Il aurait été les trois guitares de Lynyrd sur Free Bird à lui tout seul, il aurait eu ce ce côté électrique et sensuel de Jimi Hendrix, il aurait même pu avoir cette sensualité estivale poisseuse du meilleur des Stones.
Cela aurait été grandiose, le meilleur concert de sa vie. Malheureusement, ce soir, il allait jouer avec le groupe de son père.

L'ensemble de son père faisait dans le dhrupad. La mairie avait voulu changer un peu des lycéens basse grasse, guitare mal accordée et batterie de bourrin. Cela allait créer une certaine ambiance sur cette place où il y avait déjà deux, trois punk à chien assis avec des caissons de bière.
Il aimait cette musique traditionnelle. Il la comprenait en son être et il a été élevé avec mais pour emballer ce n'est peut être pas le top; bien que toutes les musiques sont possibles pour cela, cela dépend des personnes. Son père tenait à faire partager ce style musical avec des sonorités que le public pouvait connaître (ce qui revenait pour beaucoup aux Beatles ou Georges Harrison).

Il s'était même rêvé lui faire un concert à la Bollywood, cela lui aurait surement plu. Un bollywood moderne comme cette scène que sa soeur adore, et qu'il aime aussi contrairement à sa volonté de ne pas aimer les goûts de sa soeur.

Tout était quasiment installé. Il allait avoir le temps de se reposer un peu. Le soleil commençait à descendre sans perdre de sa force. Alors qu'il regardait une dernière fois la place vide, il vit une silhouette s'approcher de la scène. L'ayant reconnu, il descendit la retrouver.

- Loretta, qu'est-ce que tu fais là ?
- Excuse-moi Anant, je ne voulais pas te déranger.
- T'inquiète, tu ne me déranges pas, en plus j'ai finis de tout installer.
- Euh, en fait, je suis venue pour te dire que je ne pourrai pas être là ce soir

Le petit pincement au coeur était désormais un maelstrom de désillusion., mais il se contenait et elle ne lui laissa pas le temps de répondre.

- Je dois rester surveiller ma soeur. C'est tombé à la dernière minute.
- Non, je comprends, ne t'en fais pas.
- J'ai préféré venir te le dire pour que tu ne penses pas que je t'ai lâché. Et... pour te dire que j'aurai aimé être là. Je sais que ça ne sera pas pareil mais mardi soir, ça te dit de venir voir un film, pour m'excuser ?
- Euh, oui, bien sûr... avec plaisir.

Loretta sourit avec un petit bond d'excitation. Elle l'embrassa du bout des lèvres en un éclair, l'espace d'une seconde, puis elle repartit en dansotant.
Anant garda en lui ce sourire qui suivit son baiser jusqu'au mardi. Le concert ne fut qu'une rêverie. Au-delà de la chaleur qu'il ressentit sur ses lèvres et l'adrénaline qui explosa dans ses veines, il ne retint que son visage illuminé par cette joie primordiale qui a effacé en un geste la forteresse de la timidité et le soleil d'été. 

mercredi 5 novembre 2014

XVIe arrondissement


La journée avait été longue pour Mélissa. Ses jambes lourdes pénétraient le sol de la rame au rythme du rail.
Le train s'élève au dessus de la monotonie sombre et crasseuse du cœur de la ville. En contrebas une station reste collée au souterrain. Mélissa espérait déboucher sur l'air libre, en une soudaine explosion de lumière. Un rollercoaster du pauvre et du quotidien mais le rêve était à l'image du parc d'attraction : l'engin ne débarqua que sur un quai aux lumières jaunâtres et à l'horizon bas et aussi gris que les costumes des cols blancs s'amassant devant les portes griffées.
C'est à la station suivante que la jeune fille de vingt-six ans se faufila vers la sortie. Il lui fallu parcourir des mètres de catacombes modernes avant de n'avoir que le ciel hivernal au-dessus de la tête. Une pluie fine se déposait sur ses cheveux et ce n'est qu'à la lumière des lampadaires qu'elle découvrit ce nouveau monde.
Des rues sans réels magasins, des rues où de hauts immeubles fiers et glacés aspirent la moelle de la cité. Des ombres courbées se faufilaient devant ses yeux.
Des vieux; une armée de vieux. Les forces spéciales des déambulateurs, les gradès de la rombière emperlousée, la légion du Chihuahua à demi-crevé.
D'après le plan affiché dans les couloirs du métro, elle devait se rendre de l'autre côté du carrefour vers de hauts murs d'où seuls quelques branchages dépassaient. Le carrefour était aussi grand et moche que tous les autres mais malgré les feux de réglementation il semblait représenter une zone de non-droit.
Mélissa avait vaincu le far-west et ses hordes barbares, maintenant sa destination était à portée de vue.
La lourde porte surveillée par deux cariatides s'ouvrit péniblement. Une dame qui la croisa dans le couloir la salua poliment avant de disparaître. Les pas de la jeune fille résonnaient contre les murs marbrés alors que sa propre silhouette l'accompagnait le long du mur couvert de miroirs.
La cage qui portait le nom d'ascenseur était en panne. Déjà d'humeur morose, Mélissa sentait sombrer son esprit pendant que ses chaussures s'enfonçaient inexorablement dans l'épaisse moquette rouge.
Six étages et autant de demi-paliers plus tard, elle se tenait enfin devant la grande porte olivâtre.
Elle sonna et attendit. Elle pouvait entendre le chat courir dans l'appartement pendant qu'elle réajustait sa coiffure et son chemisier.
La porte s'ouvrit doucement et la vieille dame lui sourit comme à son habitude.

mardi 27 novembre 2012

XXe arrondissement


Écrit illustré : Francisco Tarrega : Lagrima
Celui-ci peut également s'écouter pendant la lecture : Mahler; Symphonie n°5, adagietto.


Il à Paris est un grand bâtiment que personne ne regarde, que personne ne remarque.
Un édifice de béton grisâtre où seul quelques professionnels s'y faufilent incognito à l'image d'un lieu de réunions occultes; là où les membres se saluent et se reconnaissent de par leur secret. Là, il n'y avait aucun secret, aucune aventure, seulement un détachement général.
Micha était connu et apprécié dans sa ville de province; ici il n'était qu'un client anonyme. Une simple carte, une facture, un fantôme errant entre les rayons.
Une à deux fois par mois, Micha se rendait dans cet entrepôt froid et quelconque pour fournir son commerce. Un rituel, encadré par un morne aller-retour sur la nationale, où il suffit de remplir un caddie avant de passer à la caisse. Comme à Monoprix, rien ne manque : du tapis roulant à l'absence de chaleur humaine de la caissière.

Aujourd'hui, il a pris la route tôt. C'était long, le temps était au moche et la forme au lundi. Il n'a eu le temps que de prendre un serré sur le zinc en attendant l'ouverture du dépôt.
Le travail était à l'image de l'intérieur du bâtiment : routinier, cadré, sobre voir austère.
Le café ronge délicatement son estomac mais il en a l'habitude et surtout il n'en a pas pour longtemps.
Une petite pointe à la poitrine se fait sentir. Micha continue de marcher en remplissant son caddie. Ce n'est rien, c'est une douleur intercostale; ça passera comme les autres.

Sa poitrine le lance depuis déjà plusieurs semaines, voir des mois. C'est l'âge, et puis que peut-on bien y faire ?
Son cœur se serre comme si une partie de lui était aspiré par une force implacable et fugace. Une contraction brutale jumelée à la douleur tenace d'un percemaille vrillant consciencieusement la chair de l'organe.
La douleur grandit. Son cœur tiraille et lacère sa chair à chaque convulsions.

L'écho des bruits de pas, les cartons que l'on déplace; les sons s'étouffent alors que les lignes s'allongent, les ombres s'étirent. La salle devient une cathédrale; froide.
Soudain, le silence, assourdissant. Toute une vie humaine contenue dans un silence; une vie dans le vide.

Ses yeux s'ouvrent grand comme pour chercher quelqu'un, quelque chose. Ses paupières ouvertes au maximum ne répondent plus, son regard vague s'embrume peu à peu filtré par un voile terne.
Il n'en a pas conscience mais sa main s'est portée sur sa poitrine, il agrippe sa chemise telle une amante empoignant le drap. Pas là, pas comme ça !

Micha cherche à respirer. Non ! Il cherche désespérément ce petit bout de vie du bout des bras comme si celui-ci se trouvait à quelques inaccessibles centimètres de ses doigts. Non ! Son bras s'allonge vers l'avant; ses muscles se tendent à l'extrême tentant une dernière fois de s'échapper, tirant de toute leur force sur les tendons. Non...
Il chancelle, le monde s'estompe.

Et il s'écroule.
Seul au milieu de l'entrepôt. sur le sol froid et gris, entre deux rayonnages lambda.
Personne ne le voit, personne n'entend le son sourd de son corps s'écroulant contre le sol.
Ce fut un long affaissement dans un lit moelleux aux couettes pareilles à cent mille caresses; comme se lover en un couffin calme et voluptueux.

mardi 23 octobre 2012

IXe arrondisement.



Lucas n'avait jamais eu beaucoup de chance dans sa vie.
Des études moyennes, une vie qui sans être ennuyeuse était relativement morne, le tout saupoudré d'un physique banal. Il s'incluait dans cette zone grise de la terrifiante normalité, au sein de laquelle personne ne vous voit.
Il s'était trouvé un petit job dans un bar de la rue Chaptal. A cette annonce, tout le monde s'imaginait la grande folie de Pigalle ( alors que Serge Lama s'imagine juste les petites femmes ); mais là, encore il n'y avait rien de grandiose. Lucas travaillait dans un petit bar sans problème. Celui que l'on peut trouver partout et dans lequel on ose entrer quand on ne connaît pas le coin et qu'il fait soif.
Certains avaient le droit à une grande carrière, d'autres à une vie pleine de sexe; lui avait seulement droit à une horrible routine plus ou moins solitaire.
C'est seulement au cours d'une seule nuit qu'il s'est affirmé pour gagner l'amour d'une fille. Il n'y a que cette nuit-là où il erra seul dans Paris blessé d'un coup de couteau au ventre.

Elle était belle, elle était drôle, souriante, intelligente, elle était beaucoup de choses en fait.
Lucas n'avait jamais été un Don Juan, par ailleurs il n'avait jamais été malheureux sentimentalement non plus; mais il n'a jamais su déceler ce que les femmes voulaient de lui et handicapé par sa timidité, il les voyait partir dans d'autres bras sans savoir si il avait eu sa chance. Une chance aussi expressive qu'un chrysanthème  desséché sur une tombe de campagne.

Le voici, sur les marches de la Trinité. Si il avait eu quelqu'un à sa recherche ce dernier n'aurait eu qu'à suivre le long et visqueux filet de sang.
L'église de la Trinité pour lui, c'était un peu d'Espagne au sein de Paris avec son style aux abords du baroque et du rococo. Une chose hors du temps et du bon goût mais qui réussi pourtant a passer plutôt inaperçue.
Avec son jardin à clochards devant et à la croisée des chemins entre quartiers chics et bouges de Saint Lazare. Une église en forme de point d'interrogation excentrique qui garde son statut bienveillant.

La blessure saignait. Peut être même un peu trop.
Lucas essayait de se rappeler les événements qui l'ont mené là mais au final était-ce si important ?
Il allait se vider doucement de son sang sur les marches de l'église et peu à peu s'endormir. Il y aura peut être une enquête, il y a sûrement du monde pour les funérailles mais après quelques semaines il redeviendra un simple nom, un simple souvenir; même elle l'oubliera vite. Peut être aurait-il dû faire-ci, peut-être aurait-il dû faire ça mais alors que les rayons de l'aube naissante apparaissaient tout cela n'avait plus d'importance.
Du bleu sombre et profond, le ciel s'animait de teintes rubis et jaune safran.


mardi 25 septembre 2012

Ve arrondissement.



Il fait doux sur les trottoirs du boulevard Saint Germain; quelques jupes virevoltent encore au milieu des feuilles mortes.
Le défilé des badauds s'accorde avec la danse des automobilistes qui se suivent et ne se ressemblent pas, tout comme les minutes depuis lesquelles Clément attend devant ses cafés.
Il le sait, il ne viendra plus. Mais devait-il seulement venir un jour ?
Cela fait un bout de temps qu'il se tient là à observer vaguement la rue. C'était peut être un effet secondaire de la chanson nostalgique qui passait dans son MP3 mais le temps semblait s'étirer doucement, jusqu'à l'infini.

Clément a toujours adoré ces jours d'automne : leur brise fraîche et légère alors que le soleil rejoint peu à peu l'horizon offrant sa douce pâleur aux feuilles mortes et aux dernières lunettes de soleil.
Petit, Clément, comme tous les enfants, adorait envoyer valdinguer ces feuilles desséchées qui produisaient des bruits de gâteaux secs. Sur les chemins de l'école, c'était son petit plaisir solitaire entre deux batailles de marrons.
Lui, le surprenait souvent à travers sa vitrine et sortait pour le sermonner. Clément rentrait penaud mais cela repartait de plus belle le lendemain, jusqu'à ce que la neige remplace feuilles et marrons.
C'était il y a bien longtemps...

Tout autour de Clément, ça lutinait de manière intensive. On parle toujours du printemps mais il faut croire que les prémices de la saison froide marchent aussi bien en ce qui concerne le rapprochement du genre humain.
Cela aurait été gênant pour n'importe qui : seul à sa table avec en guise d'amis trois tasses à café vides, un verre d'eau, une bière et un livre de Jean Vautrin posé à plat. Mais c'est à peine si il voyait tout ce frémissement d'hormones. Depuis deux semaines, il sortait avec Séliane.
Elle lui aurait plu c'est sûr, bien qu'il ne l'aurait pas vu tout de suite.

Alors qu'il l'accompagnait au métro et discutaient littérature, elle lui avait demandé de lui écrire un poème d'amour. Sur le moment il n'avait pas vu cette lueur dans ses grands yeux bruns. Quand il lui a dit que cela pouvait prendre un peu de temps, elle l'a embrassé puis lui a dit que ce n'était pas grave. Ils restèrent encore un peu devant cette station Censier-Daubenton, laissant les passants se soucier de leur amour et des étoiles prenant leurs places.
Clément n'était pas vraiment romantique mais il ne pouvait s'empêcher d'esquiver un sourire en y repensant.
Lui aurait-il raconté cette histoire ?
Peut être pas maintenant, mais il l'aurait sûrement su avant de la présenter grâce aux bavardages de sa mère. Contrairement à elle, il s'en ficherait mais même sans le montrer il aurait été ému par le bonheur de son fils.

En fait, Clément se disait qu'il aurait été intérieurement heureux tout simplement pour tout le chemin qu'il avait parcouru.
Mais il était toujours seul, attablé au milieu des autres étudiants fêtant la fin de la journée. Le temps avait adouci cela mais chaque fois qu'il se rendait compte qu'il ne serait pas là, une vision éphémère lui apparaissait le temps d'un clin d'œil ou d'une chanson.

La nuit tombait, les enseignes s'éclairaient et la rue devenait un grand et palpitant théâtre à l'éclairage enfantin.
Séliane le tira hors de ses rêveries en lui annonçant qu'elle venait de sortir de cours et était sur le chemin.
C'est à ce moment là qu'il se rendit compte de la fraîcheur de l'air du soir et que son MP3 ne passait plus la chanson mélancolique depuis longtemps. 

jeudi 25 août 2011

XIVe


Alexandre n'avait jamais compris le concept des arrondissements parisiens. Le découpage en escargot défie sa raison depuis des années.
Bon, le XVIIIe, c'est Montmartre; le XVIe c'est l'espèce d'îlot à l'ouest de Paris où il n'y a rien à faire. Voilà, l'espace parisien pour lui.
Le IIe? Le IIIe? Qu'est-ce que c'est que ça?!
Le XIVe? Là, où il y a la gare Montparnasse, voilà la réponse.
D'ailleurs, au-delà du découpage des arrondissements, Alexandre se demande également ce qu'il y a dans le XIVe arrondissement.
L'immense Fnac Montparnasse? Même pas, malgré son nom. Une arnaque de haute-volée, profitant sans vergogne de l'illustre nom.
Il y a bien les bars de Denfert-Rochereau et le parc Montsouris pour chiquer deux, trois bières avec les copains quand il fait beau.
Voilà, ce qu'était l'arrondissement pour lui: un espèce de grand vide. Le seul vrai problème fut quand il emménagea avec sa compagne dans l'arrondissement. D'ailleurs, il dira toujours qu'il a 'attérri' dans le XIVe. Le Neil Armstrong de l'ennui moderne.
Une des seules choses à laquelle il était attaché était le boulevard Arago. Il aimait se balader sous les rangées d'arbres. Il avait l'impression d'être au calme, surtout quand il longeait les hauts murs de la Santé.
Les feuilles qui tremblent et s'envolent sous le vent. Il se voit en redingote et haut de forme le long les murs sombres de la prison. Il était un poète maudit, mais un poète maudit affectionnant les jolis quartiers et n'aimant pas aller se pinter dans les coins louches de Montmartre.
Il était un mélange entre Baudelaire et Villiers de l'Isle-d'Adam, le talent en moins, les baskets en plus.
Non, vraiment, il n'y a pas de XIVe arrondissement au-delà de ces quelques centaines de mètres pour Alexandre.

samedi 2 avril 2011

XIIIe arrondissement


Frédéric, 33 ans, est un peu schizophrène. Tout dans sa vie est double et opposé.
Frédéric est le fruit d'un amour alcoolisé entre un fils de bonne famille et une caissière de supermarché, ainsi son enfance s'est constituée autour d'aller-retours papa/maman, ville/campagne. Les noms de ses parents sonnaient pour lui comme des gares de banlieue; leurs compagnons respectifs étaient l'anonymat diffusé par les inaudibles haut-parleurs SNCF.
Maintenant, Frédéric travaille comme adjoint d'un député maire parisien et mène ce qui semble être une vie bien rangée : un bon boulot, une belle femme et un bel appartement du coté des Gobelins. Il était le parfait bobo parisien: propre sur lui, il aimait vivre dans cette partie bourgeoise du XIIIe mais adorait encore plus s'aventurer de quelques mètres dans le quartier chinois pour acheter des produits exotiques et pouvoir parader devant ses amis avec ses plats orientaux.
Enfin c'est au choix, si ils ne sont pas orientaux, ils sont bio.
Il aurait voulu vivre à la butte aux cailles: tellement plus à la mode, tellement moins vieux. Voir même vers la BNF, mais la proximité des chemins de fer et du périph' lui fait peur.
Sa femme est hôtesse de l'air sur des vols longs courriers ce qui laisse Frédéric seul chez lui avec son chat, le laissant s'adonner à ses plaisirs de bobo coupable: les émissions de déco, de cuisine ou bien les livres d'écrivain tâcherons dont les oeuvres s'arrachent à la Fnac ou à Leclerc (mais en poche car c'est moins cher).
C'est lors de ces jours de solitude que la vie de Frederic prend une autre forme. Après sa journée de travail, il quitte le coté vieux et bourgeois de son quartier et s'enfonce en-dessous de la place d'Italie, dans le quartier chinois.
A cause d'une erreur de jeunesse et d'un sombre chantage, Frédéric se retrouve la nuit à arpenter les salles de jeux clandestines, arrières-boutiques et cuisines de restau. Récupérer, transporter de l'argent et passer à tabac quelques personnes dans les dédales de ruelles sombres qui se glissent entre les immeubles. C'était la dette qu'il devait payer.
De jour, il se faisait maltraiter par les jeunes dealer de Tolbiac; de nuit c'est lui qui leur faisait cracher les intérêts.
Heureusement que les vieux bourgeois parisiens ne s'aventurent pas dans cette partie de l'arrondissement, mais Frédéric pensait déjà à sa couverture pour le moment où sa femme arrêtera de partir à l'autre bout du monde, car au final il commençait à aimer cela.

mardi 22 février 2011

XVe


Michel Cabrel, ex-militaire commando reconverti dans la police nationale, broie du noir devant son café au lait (que l'on peut plutôt qualifier d'eau chaude avec un subtil arrière-goût de café). Voici quelques jours déjà qu'il a accepté sa mutation dans un commissariat du XVe arrondissement parisien.
Ses collègues sont agréables, le poste de police plutôt moderne et orienté plein sud. Michel a toujours aimé Paris: ses grands boulevards aérés et bordés d'arbres qui s'imposent au milieu d'un myriade de petites rues calmes au charme bourgeois. Mais, malheureusement, il est dans le XVe.
Notre protecteur de la loi déambule lentement dans les rues lors de ses rondes mais cela ne l'empêche pas d'être tout le temps bloqué par des petits vieux. En fait, cet arrondissement est un nid à vieux. Tout comme les oiseaux se cachent pour mourir, les vieux, quand ils ne sont pas en Bretagne ou sur la côte d'azur, se regroupent dans ce quartier parisien. Une véritable invasion!
En plus, ils ne font pas travailler Michel: pas un se fait voler son sac, pas un se fait agresser par des jeunes à capuches et aucun ne s'étale dans le caniveau. Ils ne lui donnent pas le moindre boulot, même de proximité.
Par contre il se fait insulter.
Les vieux riches grognent tout le temps, surtout contre les fonctionnaires. L'hiver il fait trop froid, l'été il fait trop chaud, il n'y a plus de saison ma bonne dame. Au moins, ce quartier est une valeur sûre pour les infirmiers, les pompiers et les pompes funèbres se dit Michel.
Le pire vient après 21h quand Michel travaille de nuit. Plus de tabac ouvert, les bars ouverts se comptent sur les doigts d'un manchot (sur les doigts d'une main durant la journée) et trouver une épicerie pour acheter de l'alcool (ou de la nourriture, d'ailleurs) s'apparente à trouver des défauts à Natalie Portman.
Michel n'est plus tout jeune mais il n'est pas non plus grabataire. Pour le moment, seuls une tuerie dans un cabinet d'architecte, un trafic de goblitos et une bande de jeunes qui picolent bruyamment dans un restau avant de voir un scooter brûler animent un peu ses journées.